> 1re salve : Biennale d'art contemporain de Lyon
du 14 septembre au 31 décembre 2005
> 2e salve : Palais de Tokyo, site de création contemporaine
du 8 octobre 2005 au 8 janvier 2006
À Paris, l'Aliment Blanc...
Au Palais de Tokyo, le second volet de l'exposition "Robert Malaval, kamikaze", met en lumière deux moments clés de l'oeuvre de l'artiste : la période de l'Aliment Blanc et les peintures de paillettes.
C'est en 1961, en initiant le cycle consacré à l'Aliment Blanc, que Robert Malaval entreprend un immense travail qui va l'occuper cinq années durant. Issu d'un croisement d'expériences allant de l'observation du comportement des vers à soie qu'il a lui-même élevés, à l'utilisation des techniques des carnavaliers niçois, l'Aliment Blanc va donner forme à une vaste série d'oeuvres qui brassent les nombreuses problématiques animant l'artiste à cette période de sa vie.
Robert Malaval, Le Grand Reliquaire, 1961
Matérialisation de ses angoisses profondes, mise en forme de l'envahissement qu'il ressent physiquement, concrétisation de ses fantasmes hallucinatoires, expression de son inquiétude de la maladie qui l'atteint, germination organique issue des univers mutants de la science-fiction ou métaphore plastique inventée pour donner forme à sa conception du monde contemporain, l'Aliment Blanc se prête librement à interprétations. Pour l'artiste, cette matière exprime parfaitement le bouillonnement intérieur de ses sentiments et représente le meilleur moyen de le rendre visible, d'en faire partager le poids et de tenter de s'en libérer.
Commence alors, pour Robert Malaval, une grande période d'appropriation du monde et d'expression de son désir de le modifier à sa guise, en directe affinité avec ses fantasmes et ses craintes. Les petites surfaces des tableaux abstraits aux replis tortueux et aux formes figées de 1961 se transforment vite en des objets énigmatiques dévorés par cette nouvelle matière vivante qui touche ou recouvre à présent toutes les œuvres de l'artiste.
L'Aliment Blanc devient "cultivable" lorsqu'il utilise la cire de bougie, dévorant lorsqu'il ronge les corps, enflé quand il déforme démesurément un canapé, organique quand il vit sous une forme larvaire, mécanique quand il s'immisce dans les engrenages d'une machine. Les dessins le montrent en pleine expansion monumentale dans les projets d'aménagement du parc de Saint-Cloud, dans les rues envahies de mousse d'un hypothétique Carnaval de Nice ou sur les croquis en coupe d'encéphales mutants imaginés par l'artiste.
L'exposition du Palais de Tokyo donne une large place à un ensemble exceptionnel d'Aliments Blancs réunis pour l'occasion. Plus de quarante ans après leur toute première exposition, l'Aliment Blanc retrouve une actualité et un regard nouveau pour tracer le portait d'un Malaval inventeur, identifié à un matériau, à une couleur, à un processus germinatoire exponentiel au travers duquel il réinterprète tout et qui, lui aussi, risque de l'engloutir.
.... et la Poussière d'étoiles
Cette exposition est également consacrée au feu d'artifice que représentent les dernières oeuvres de l'artiste. La couleur y est devenue poussière. Une poussière qui flamboie dans la lumière, qui tourbillonne et vibre dans l'espace, qui illumine et rend étincelant tout ce qu'elle touche. Les étoiles célestes sont la référence de Robert Malaval, les mouvements sont cosmiques, les bleus du tableau renvoient à la profondeur du ciel et les noirs à l'infini de l'espace.
Robert Malaval, Rouge Blanc Bleu, 1980
C'est en 1973 que Robert Malaval a découvert les paillettes multicolores. D'abord discrètes, il les utilise comme un pigment qui aurait conservé sa matérialité puis, rapidement, il prend conscience de la puissance du matériau. Nous ne sommes plus, alors, dans l'espace seul du tableau, mais également dans celui du spectacle, de la scène et de ses costumes scintillants. Les couleurs s'inversent, le noir met en valeur le mouvement, le geste devient prédominant, essentiel. Les paillettes sont jetées sur la toile. Elles ne sont plus posées sur la peinture mais sont la peinture elle-même. La musique est visible, affleure à la surface de l'oeuvre, fait partie intégrante de l'acte de peindre.
Banzaï, Météor ou Guignol's Band titrent les oeuvres. De nouveau, Robert Malaval a réinventé totalement sa peinture, il en a fait l'exacte image de sa vie : fulgurante, séduisante, risquée. Il est devenu marginal, refusant toute concession, ne cédant sur rien. Sa carrière de rock star n'a vécu qu'un instant, il fuit le monde de l'art, la musique l'obsède, sous toutes ses formes, celle qu'il écoute en permanence, celle qu'il prélève dans la nature pour accompagner ses oeuvres, celle qu'il a dans la tête et qui le nourrit chaque jour. Alors il peint comme il joue, comme un cri lancé à la face de tous ceux qui ne le comprennent pas assez, qui ne le suivent pas.
Le rock a croisé la route des punks, dans l'atelier la musique est violente, chaque exposition devient un défi, chaque oeuvre un combat. À Créteil, en mai et juin 1980, l'expérience est rude : peindre sous les regards, tout montrer, c'est aussi tout risquer. Quarante oeuvres magnifiques, deux mois d'enfer. Un mois après l'expérience, il décide d'en finir. Accompagné par la musique de Richard Hell, il se suicide dans son atelier.
La pochette du disque Blank Generation de Richard Hell
Comment rendre l'intensité de ces moments dans une exposition ? Ici, seules les oeuvres en témoignent et jamais autant de Poussières d'étoiles n'auront été réunies sur un seul mur, jetées comme, peut-être, il aurait souhaité le faire. Face à elles, les dessins Pastels Vortex, réalisés en 1978, rappellent un moment dans lequel violence pouvait coïncider avec optimisme. Mais le vide est présent, le geste rageur et le tourbillon toujours au centre de l'oeuvre.
La musique, toutes les musiques, les sons, les bruits du monde, sont sans cesse présents dans l'univers de Malaval, toujours cités en référence. Pour cette exposition, ils sont mis en scène par un autre artiste, Vincent Epplay. Accompagnement des oeuvres, restitution du contexte, paroles de l'artiste, la bande sonore de l'exposition Robert Malaval est, à la fois création originale et hommage d'un artiste à celui qui disait : "On me demande mon peintre préféré, je répondrais volontiers Beethoven".
Robert Malaval aura tout vécu intensément. Éleveur de vers à soie, artiste dandy, fan des Rolling Stones, père de deux enfants, peintre d'étoiles, inventeur d'espaces, animal nocturne, kamikaze moderne. Et, en 1974, il écrivait déjà : "Vouloir tout saisir, c'est un vertige terrible...".
Marc Sanchez
Commissaire de l'exposition
Robert Malaval, en 1973
>>> Page suivante
<<< Retour à la page précédente